L’anglais intensif : Un recul néfaste par Tania Longpré

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Le gouvernement Marois a aujourd’hui annoncé ses intentions : L’apprentissage intensif de l’anglais au primaire ne sera pas remis en question, en fait, le gouvernement décide plutôt de laisser les Conseils d’Établissements (CÉ) de chaque école décider. Le Parti Québécois délègue donc aux parents d’enfants (en majorité favorables, mais ne tenant pas souvent compte de ce qu’en pensent les pédagogues ou les syndicats d’enseignement) une décision importante quant aux sixièmes années bilingues : on se débarrasse de la responsabilité de ce dossier linguistique en plaidant pour la « liberté » de choix de chaque école.

Pourtant,  les mêmes questionnements et les mêmes difficultés se présentent pourtant toujours depuis que cette idée a pointé il y a quelques années.

À même les budgets du système d’éducation publique, nous bilinguiserons vos enfants! En résumé, la méthode consiste à rapporter le contenu pédagogique, s’échelonnant actuellement sur une période de 10 mois, sur cinq mois. Offrir le même enseignement en moitié moins de temps!  Il va de soi que si votre enfant a des capacités scolaires exceptionnelles, il pourra très bien réussir cet exploit. Dans les faits, il s’avère que la méthode préconisée n’est ni facile et ni idéale.

Les tenants de cette méthode, qui conseillent actuellement le ministère, précisent à cet effet qu’afin d’évoluer dans la mouvance mondiale, les jeunes du Québec doivent apprendre à la fois l’anglais et le français. On va jusqu’à dire que l’apprentissage de l’une renforce celle de l’autre.

Au plan linguistique, le gouvernement semble oublier quelques petits détails. D’abord, les deux langues les plus parlées dans le monde actuel sont le mandarin et l’espagnol. Or, il n’y a aucun programme éducatif aussi poussé qui donne la possibilité aux enfants d’apprendre ces deux langues. On sait que l’espagnol, une langue qui ne cesse de prendre du galon, est plus facile à apprendre pour un locuteur francophone, du fait qu’elle découle également du latin. Cette lacune me semble plus importante encore que la déficience de l’anglais chez nos enfants, la langue de Shakespeare étant déjà massivement enseignée dans nos écoles.

Il existe, au sein de la communauté linguistique spécialisée en apprentissage des langues, un débat théorique sur la prétendue bienfaisance de l’apprentissage d’une tierce langue en même temps que le façonnement d’une langue seconde. C’est d’ailleurs sur la base de cette dernière théorie que se basent les classes d’accueil, fort présentes à Montréal, qui ont pour objectif de franciser les élèves allophones. Dans ces classes, les étudiants ne suivent aucun cours d’anglais afin de ne pas altérer l’apprentissage du français. Des recherches en didactique des langues démontrent que la confusion s’installe souvent lorsqu’on étudie deux langues secondes à la fois. Que feront donc les jeunes allophones qui ne maîtrisent pas encore parfaitement le français? Iront-ils aussi en classe bilingue?

De plus, il faut noter que le ministère n’a pas pris le temps de s’interroger au sujet des élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA). Ces étudiants, qui sont déjà en grandes difficultés, peinent à réussir le programme d’une année dans le temps requis. Imaginons-les maintenant dans ce nouveau programme. Combien de ces élèves, déjà fragiles dans leurs apprentissages, réussiront-ils à surmonter cette épreuve? Et les étudiants qui ont une moyenne cumulée en deça de 70% et qui ne maîtrisent pas encore correctement leur langue maternelle, qu’en ferons-nous? Est-ce qu’ils franchiront les portes de l’école secondaire avec un déficit en matière d’apprentissage de la langue commune?

Il y a lieu de se demander où le Ministère pourra trouver assez de professeurs d’anglais afin de pourvoir à tous les postes qui seront requis, plusieurs écoles du Québec ayant déjà de la difficulté à trouver un professeur d’anglais compétent et qualifié. Je n’imagine même pas ce que ce sera lorsque l’anglais intensif sera implanté. Il en va également de l’emploi d’une moitié des enseignants de 6e année, qui constituera, au terme de cette nouvelle méthode, une incertitude.

Nous pouvons voir, au Canada, que la popularité des classes d’immersion française donne souvent lieu à des cours donnés par des enseignants maîtrisant à peine la langue qu’ils enseignent. Je me souviendrai longtemps d’une enseignante, en Colombie-Britannique, où j’enseignais, qui avait écrit au tableau «Une petite enfante» en étant convaincue que le mot «enfant» s’accordait au féminin ! Je lui ai donné quelques notions de grammaire. Est-ce que la situation sera pareille ici ? On a vu dernièrement dans les médias qu’on recrutait des profs en Ontario, mais quel sera leur statut de prof ici ? Qu’arrivera-t-il aux enseignants de 6e années ? Certains perdront-ils leur poste ? On ne le sait pas.

Il est étrange qu’on s’inquiète pour les enfants francophones qui ne maîtrisent pas la langue de l’autre solitude. Mais que nous n’entendons jamais parler des étudiants anglophones du Québec qui ne maîtrisent pas le français. Pourquoi les enfants se devraient d’être compétents dans une deuxième langue, alors qu’ils ont peine à maîtriser la leur ? Il y a ici un calcul logique à faire : si on ajoute des cours de langue, il faut couper ailleurs. Où ? Quelle matière est présentement moins importante que l’anglais ? Est-ce que tous les enfants du Québec ont un besoin vital d’une langue seconde, au détriment d’une bonne maîtrise de l’histoire ou des mathématiques ? Mystère et boule de gomme !

Je me demande aussi ce qui en sera des commissions scolaires anglophones du Québec, qui se vantent de former des étudiants bilingues. Pourtant, plusieurs anglophones du Québec ne sont pas parfaitement bilingues puisqu’ils n’utilisent pas leur français Use it or lose it, dit on. Il est surprenant qu’on ne parle jamais des lacunes de ces gens en français. Eux qui sont nés et ont évolué au Québec, sans jamais maîtriser la langue commune, ou à peine. Des collègues qui enseignent le français langue seconde dans des polyvalentes anglophones de Montréal se surprennent en constatant que plusieurs classes de français langue seconde soient des classes de français de base, eux qui sont pourtant nés ici ! Contrairement au mythe véhiculé, les anglophones du Québec ne sont pas tous bilingues. Le gouvernement ne semble pas s’en inquiéter. Ne sont-ils pas autant à plaindre que les francophones ? La langue anglaise se doit d’être connue de tous, mais pas la langue officielle du Québec ? Les anglophones sont-ils exclus des préoccupations de bilinguisme ? Y aura-t-il donc, pour pallier, une classe d’immersion française obligatoire chez les jeunes anglophones de 6e année, car ce sont eux qui en ont le plus besoin de maîtriser leur langue seconde, la langue officielle du Québec, le français?

Tania Longpré,

Enseignante en francisation des immigrants

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