Réhabiliter démocratie libérale et appartenance nationale au Québec par Mathieu Pelletier

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En ces temps visiblement propices à la venue d’un Sommet sur l’éducation, on redécouvre, au registre des reliques périmées de la Révolution tranquille, une manie, pour le moins navrante, propre à la technocratie québécoise: la manie concertationniste.

Quelque chose ne va pas au Québec? Qu’à cela ne tienne, on peut compter sur nos technocrates pour organiser sur mesure un sommet, des états généraux, sans oublier la mise en place d’une tribune où les hordes de malheureux lésés par le politique pourront se faire entendre. Prenez un numéro : on ouvre le micro pour une autre séance publique de défoulement individuel. C’est votre tour? Revêtez-y votre petite couronne d’épines! Après tout, comme le disait le grand écrivain français François-René de Chateaubriand, n’est-il pas de la souffrance comme des patries, là où chacun à la sienne?

Mais ne nous y trompons pas! Sous couvert de démocratie participative, cette funeste manie ne fait qu’accentuer l’entreprise générale vouée à amoindrir la démocratie libérale. Cette tendance trouve ses origines dans le corporatisme : une doctrine attribuant à l’État un rôle d’arbitre, établissant les règles de concertations entre les différents groupes d’intérêts et groupes identitaires qui souhaitent influencer le processus décisionnel. En quoi cela est-il problématique me direz-vous? En effet, il s’agit-là d’une doctrine, ô combien vertueuse, en théorie. Car, à moins d’entretenir le projet de réformer la nature humaine, comme cela à cours dans la haute technocratie québécoise et dans les départements de science sociales de nos universités, cette doctrine passe bien mal le test du réel.

Pour quelles raisons? Force est de reconnaitre que les acteurs d’une telle mise en scène ne partagent de part et d’autre aucune conception du bien commun. À tout coup, ils s’exercent à critiquer les groupes, dont les intérêts s’opposent aux leurs, pour mieux se poser eux-mêmes en victime. Ce faisant, le calcul derrière cet usage décomplexé de la rhétorique de la victime les amènent systématiquement à conclure au principe victimaire par excellence, consistant à monopoliser, par leur discours, le bien commun. De tels groupes, liés à une identité professionnelle ou culturelle, développent et défendent un point de vue relatif à la seule partie de la société à laquelle ils appartiennent. Par conséquent, les visées de ces corporatismes identitaires ne sont évidemment plus la recherche du bien commun véritable, mais l’articulation d’un discours visant au final à se l’approprier.

On a coutume de dire que la démocratie libérale est en crise. Il est à la mode d’en souligner vertement les apories. On se rappellera du genre d’affiche que l’on voyait lors de manifestations durant la crise étudiante: « Ovaires contre la hausse! » ou encore « Queers against the hausse! ». La critique implicite, que l’on adressait à la démocratie libérale, n’était ni plus ni moins que sa propension à servir les intérêts de la majorité silencieuse, avec qui il n’y aurait plus de réconciliation possible. La démocratie, à leurs yeux, était celle de ceux qui ont quelque chose à revendiquer. La démocratie, encore, était pour eux une idée destinée à s’étendre partout, dissolvant les rapports d’autorités : une idée appelée à ne servir que leur bien-être. Après tout, pourquoi pas chacun son travailleur social, son petit programme de développement personnel financé par l’État? Les frais de scolarité à carte? Voilà la solution. Nos technocrates gestionnaires de la diversité se feront un plaisir de nous élaborer un système de pointage évaluant individuellement notre capital appréhendé de réussite et notre capacité à intégrer le marché du travail.

Le plus grand malheur des peuples aspirant à une démocratie fonctionnelle, c’est celui du passage subreptice d’une démocratie centrée sur l’appartenance civique à une démocratie distributive. Bien que la contrainte à la matérialité n’a rien de mauvais en soi, elle est bien entendu la force d’individualisation par excellence. Si elle est laissée à elle-même, sans aucune force qui transcende l’individu, il n’y restera que des effets désocialisants. Car à la base, la condition humaine, consiste à devoir vivre tout seul et ensemble dans un monde matériel fait de ressources limitées et de besoins illimités.

Incarner une démocratie fonctionnelle, réaliste. C’est bien là le plus grand mérite de la démocratie libérale assortie de l’appartenance nationale. Car la vertu cardinale de la démocratie libérale, c’est bien celle de la tempérance, sans toutefois nier la conflictualité inhérente du politique. Modérée par essence, elle sait agencer cette conflictualité de manière à envisager, à terme, l’accalmie après avoir suscité la polarisation autour d’un enjeu donné. Ceux qui se sont divisés le temps à l’occasion d’une joute politique serrée sont portés, s’ils veulent bien jouer le jeu du parlementarisme, à accepter leurs statuts ponctuels de perdant ou gagnant, puisque qu’ici tout consensus est nécessairement temporaire. Opposition et gouvernement, quoiqu’on en dise, devront consentir à jouer franc-jeu, puisque n’est jamais à exclure le jour où leurs rôles seront inversés.

L’appartenance nationale fait ici figure d’appartenance civique charnelle là où la rationalité technocratique et l’utopie dialogique propre au corporatisme n’ont jamais pu suffire pour faire société. Plus qu’une communauté d’intérêts relative à un bien commun abstrait, la nation transcende l’individu. Les citoyens d’une nation sont unis par une histoire commune, suscitant chez eux le sens d’une certaine antécédence historique. La nation témoigne d’un « avant » et d’un « après » : elle détient donc en elle-même le pouvoir singulier de préserver une continuité dans un monde contemporain, soumis aux aléas du changement.

Pour en revenir aux mots de Chateaubriand, le génie de l’harmonie qu’incarne démocratie libérale et appartenance nationale était, et peut être encore, de ne point nier les souffrances individuelles de chacun. Mais bien d’en atténuer la conflictualité pour les réconcilier sous l’égide d’une commune patrie pour les hommes, siège de l’humanité particulière que constitue la figure de la nation.

Mathieu Pelletier, vice-président de Génération Nationale

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