L'indépendance comme pratique politique: un créneau pour PKP?

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Depuis la dernière débâcle électorale du Parti québécois, la perspective du changement d’année offre assez de distance pour apprendre, comme indépendantistes, de nos erreurs. Comment la Charte de la laïcité, comprise comme véritable politique de pays, symbolisant nos aspirations nationales, a pu être vue comme une politique strictement électoraliste, c’est-à-dire sans autre finalité que l’élection d’un gouvernement majoritaire? Comment, encore, a-t-on pu concevoir ladite Charte comme une politique strictement « identitaire », soit ne dérangeant en rien l’ordre constitutionnel canadien? C’est en répondant à ces questions que nous trouverons quelques pistes relativement à la conduite à adopter en vue de l’avancement du projet de pays.

Sur un premier versant, la Charte était présentée comme une politique pragmatique, une politique des « vraies affaires », répondant à un certain nombre de problématiques réelles : montée de l’extrémisme religieux, encadrement des accommodements raisonnables, intégration des immigrants, etc. Sur son second versant, il s’agissait d’une politique à caractère identitaire que je dirais avouée à demi-mot. Dans le discours péquiste d’alors résidait toujours cette ambigüité : la Charte était-elle une politique pragmatique ou identitaire? En vérité, on tenait tour à tour ces deux types de discours. On usait de ces deux registres distinctement, avec une nette préférence pour le registre pragmatique, comme s’il s’agissait de deux types de discours incompatibles.

Une distinction factice

Mais pourquoi les dépeindre comme incompatibles, me direz-vous? Parce qu’on visait ici grosso modo deux électorats : un pragmatique et un identitaire. On faisait le calcul que l’identitaire serait rebuté par le pragmatisme désincarné, alors que le pragmatique le serait par l’identitaire seul. Or, on tenait ici en quelque sorte l’identitaire pour acquis, tout en visant principalement l’électorat pragmatique, ou si on préfère l’électorat des « vraies affaires ». En visant prioritairement l’électorat pragmatique, on tendait à camoufler l’argumentaire identitaire, voire à complètement l’en dissocier et entretenir l’idée selon laquelle pragmatisme et identité sont deux choses distinctes. La maladresse avec laquelle on dissociait l’argumentaire identitaire et pragmatique n’a fait que renforcer l’impression de cafouillage, d’improvisation gouvernementale à des fins électoralistes.

Les quelques moments où nous avons entendu parler de l’argumentaire identitaire, celui-ci renvoyait à un nationalisme passif. C’est-à-dire un nationalisme visant l’affirmation identitaire sans faire la critique du cadre politique et constitutionnel qui empêche, à la source, de voir cette identité se déployer pleinement comme nation : le régime fédéral canadien. Lorsque Pierre Karl Péladeau martelait, comme nouveau candidat du PQ, que sa venue en politique visait à faire du Québec un pays, Pauline Marois s’était empressée malaisément de dire qu’il n’y aurait pas de référendum, comprendre de souveraineté, tant que les Québécois ne seraient pas prêts. Même discours envers ceux qui auraient pu voir la Charte comme un geste de rupture envers l’ordre canadien : celle-ci était annoncée comme étant compatible avec la Constitution canadienne.

Cela illustre bien les multiples égarements d’un souverainisme qui, contraint à la collaboration avec le régime canadien entre les moments référendaires, s’y sera finalement institutionnalisé. Cette institutionnalisation masque en outre une autre habitude hautement néfaste qu’il vaille la peine de mettre en relief ici : la propension à distinguer la politique gestionnaire ou pragmatique de l’identité nationale. Ne peut-on pas assez aisément s’imaginer comment une telle habitude fut prise? Entre les moments référendaires, disais-je, l’intelligentsia souverainiste s’est convaincue qu’il suffirait de faire de la politique gestionnaire à la petite semaine, jusqu’au moment du grand soir où l’on reprendrait l’offensive. Plus souvent qu’autrement, donc, on aura donc fait du « souverainisme de province », conformément à la formule de Simon-Pierre Savard-Tremblay, auteur d’un livre récent sur la question.

De la stratégie identitaire à la praxis indépendantiste

Plus récemment encore, un certain courant qualifié de nationalisme conservateur par ses adversaires cherchait à réhabiliter, non sans justification, la légitimité de la nation dans le cadre du projet indépendantiste. On lui a bien souvent accolé, dans une certaine mesure, la paternité de la stratégie identitaire. Celle-ci consistait à polariser l’électorat autour d’une question relative à l’existence de la nation et à la place de la majorité culturelle d’origine canadienne-française dans sa définition. Chez les plus indépendantistes de ceux qu’on appelait les nationalistes conservateurs, on croyait que cette polarisation réveillerait ladite majorité et l’amènerait en prendre son destin en main.

Bien sûr, le recentrement sur l’identité nationale préconisé par les nationalistes conservateurs était à tout point de vue nécessaire à l’époque des accommodements raisonnables et du flirt de l’intelligentsia souverainiste avec l’inter/multiculturalisme. Mais la stratégie identitaire qui en découle noue encore et toujours avec cette distinction factice, posée entre politique pragmatique et politique identitaire, siège d’un souverainisme stérile et provincialisant. Tout cela se réduisant à la question suivante : comment pourrions-nous nous défaire de cette mauvaise habitude et de ces effets délétères? Et dans le cas présent d’une campagne à la chefferie imminente au Parti québécois, on peut se demander en outre qui pourrait mener à bien un tel renouveau souverainiste.

Je crois que le comment de cette question renvoie d’abord à un principe d’action appelé la praxis, mot s’apparentant au terme de pratique hormis quelques détails près. La praxis, c’est lorsqu’on pose une action concrète dont la finalité est interne ou immanente à cette dernière. En d’autres termes, le fait même d’agir serait ici indissociable de la finalité recherchée, soit ici l’indépendance du Québec. L’indépendantisme compris comme praxis, comme pratique politique devrait avoir pour effet de transformer, d’élargir le milieu politique où il se déploie et la perspective des rapports sociaux qui en découlent. La praxis indépendantiste serait donc de cette philosophie politique qui nous permettrait de relier pragmatisme et identité, car une identité collective, et c’était là toute l’erreur de la stratégie identitaire, n’existe jamais dans l’absolu. Elle est incarnée, elle se définit dans l’action, dans l’agir, en étant inséparable de la question du statut politique. C’est pourquoi, contrairement à ce que pensent certains nationalistes conservateurs, l’impossibilité de la souveraineté, soit de notre agir collectif, constituera très certainement l’impossibilité de la nation.

On l’aura compris : l’indépendantisme comme praxis politique a ses exigences. Oser la rupture avec un certain péquisme officiel, presque érigé en tradition politique. Oser la rupture avec les paramètres d’un espace politique où il paraît inconcevable d’envisager le Québec comme pays indépendant. Oser concilier les domaines de l’agir et de l’être en vue d’une politique pragmatique et identitaire. Oser être un indépendantiste public, hors des espaces clos et des campagnes référendaires. Or, n’est-ce pas déjà justement de ces choses qu’incarne la candidature de Pierre Karl Péladeau à la chefferie du Parti québécois? On me permettra de dire en la matière que de poser la question, c’est y répondre.

Mathieu Pelletier
Via Huffington Post