La gratuité scolaire pour une véritable université

Les jeunes péquistes ont annoncé lundi leur intention de défendre la gratuité scolaire. L’ouverture du chef péquiste, Pierre Karl Péladeau, à l’endroit de la proposition est une rupture par rapport à ses prédécesseurs. Le projet va cependant radicalement à l’encontre de la direction empruntée par l’université depuis plusieurs années.

Il existe actuellement plusieurs palmarès visant à classer les universités du monde entier. Parmi ceux-ci, le classement réalisé par le Mines ParisTech évalue la qualité d’un établissement en fonction du nombre d’anciens étudiants à être devenus p.-d.g. de l’une des 500 plus grandes entreprises du monde. L’anecdote est parlante sur ce qu’est devenue une institution jadis vouée à la transmission du savoir.

L’université est aujourd’hui soumise à une logique de rentabilité et d’intégration totale aux exigences de l’économie dominante. Les programmes d’enseignement ont été transformés en techniques professionnelles, dont on valorise les plus utilitaires d’entre elles. On évoque même parfois l’idée d’abolir les programmes peu rentables financièrement, ou encore ceux qui ne garantissent pas directement un accès au marché du travail. On ne trouve guère un meilleur exemple de la dérive de l’université que cette dévalorisation du savoir prétendument non utilitaire. Vive la formation des gestionnaires patentés du monde globalisé !

Les universités sont aujourd’hui traversées par une double compétition. Celle qui les oppose les unes aux autres, mais aussi celle qui s’y déroule depuis l’intérieur. La course aux subventions fait force de loi, et la survalorisation de la recherche universitaire a transformé la vocation du professeur. Celui-ci s’est désintéressé de l’enseignement, s’acquittant à peine du strict minimum en la matière. Transmettre le savoir à de jeunes bacheliers en devenir est devenu beaucoup moins valorisant que le statut social qui vient avec l’appartenance à la grande communauté des chercheurs reconnus. Au Québec, ce sont aujourd’hui les chargés de cours, aux emplois très souvent précaires, qui reprennent l’enseignement délaissé par les professeurs.

L’appartenance à une chaire de recherche du Canada renforce ce dogme. Elle exige généralement que le professeur réduise le nombre de cours qu’il donne, en plus de lui conférer généralement une existence médiatique. Se multiplie dès lors le nombre de contrats qu’il peut offrir. Les chaires sont devenues de véritables structures de recrutement et de promotion intra-universitaire.

Outre la recherche subventionnée existe la recherche à des fins commerciales, lorsqu’une entreprise choisit de sous-traiter et d’offrir un contrat à un universitaire pour mener une étude pour elle. Le principal danger de la recherche commercialisée est bien entendu la soumission du chercheur aux intérêts de la compagnie qui la finance. Les objets de recherche sont définis par l’entreprise et, selon l’entente, les résultats lui appartiendront. Ainsi, si la conclusion de l’universitaire désavantage l’entreprise, par exemple sur le caractère sécuritaire d’un produit, la compagnie aurait le loisir de garder les résultats de l’étude pour elle.

Cela est d’autant plus dangereux pour les secteurs scientifiques, médicaux et technologiques de la recherche universitaire. On imagine d’emblée les formidables complications juridiques dans le cas où un chercheur voulait alerter le public après avoir fait une découverte terrible et nuisible aux profits de la compagnie qui lui aurait donné le contrat de recherche. L’universitaire ne doit-il pas, par définition, être critique et indépendant ?

Mal financées

Sous-financées, les universités ? Plutôt mal financées, alors que l’enseignement voit ses ressources financières consacrées se réduire comme peau de chagrin pendant que celles qui sont allouées à la recherche se portent à merveille. Certains estiment pourtant que les étudiants ont à payer la note pour de l’argent mal dispensé.

Plusieurs de ceux qui dénoncent cette marchandisation croissante de l’éducation en appellent à une université publique. On se permettra de parler plutôt d’université véritable, laquelle est publique par définition. Quiconque a les capacités d’entreprendre et de réussir des études supérieures devrait pouvoir le faire, nonobstant l’état de son portefeuille. Le Québec aurait tout intérêt à faire le choix de société qu’est la gratuité scolaire. Il en a les moyens, à condition d’établir des balises et des conditions strictes. Plusieurs formules peuvent être envisagées et méritent d’être analysées.

Nous en viendrions ainsi à voir l’université comme une institution devant former des êtres libres et complets, pas inculquer la mentalité de l’utilisateur-payeur désincarné. En attendant, les Montréalais qui s’aventurent au centre-ville peuvent contempler un formidable monument, rendant hommage aux prétentions entrepreneuriales de l’université : l’îlot Voyageur…

Simon-Pierre Savard-Tremblay
Via Le Devoir