Trump et le déclin de l'empire américain

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Le premier débat des prétendants à la présidence américaine vient de passer. On sait d’emblée ce fut l’une des confrontations les plus suivies de tous les temps, et d’aucuns ont sorti le pop-corn en s’attendant à un gros spectacle.

Les deux candidats ne pourraient être plus différents : l’une incarne le politiquement correct et l’establishment politico-financier en mal de dépoussiérage, l’autre un narcissisme si caricatural –aussi fort que celui d’un Justin Trudeau mais différent dans ses manifestations- qu’il en deviendra assurément un nouveau modèle de politicien que les agences patentées de marketing s’accapareront.

D’élection en élection, les deux gros partis présentaient des candidats en apparence différents. C’est la logique même de la société du spectacle d’offrir des produits communicationnels distinctifs aux consommateurs, oups, aux électeurs. Parfois, nous pouvions voir le Parti démocrate défendre un programme ouvriériste pour gagner l’appui des travailleurs, pour ensuite appliquer le programme de Wall Street une fois au pouvoir. À d’autres occasions, nous pouvions voir le Parti républicain défendre les valeurs morales du peuple du Sud, pour ensuite… appliquer le programme de Wall Street une fois au pouvoir.

L’élection présidentielle ne garantit donc que très peu de choses. Cependant, force est d’admettre que le candidat Trump, s’il amène son lot de scandales et de grossièretés, défend aussi des positions pour le moins éloignées de celles qui sont généralement véhiculées par son parti. Sa victoire potentielle inquiète d’ailleurs l’establishment américain. Cela se traduit dans la politique étrangère, allant de sa critique virulente de la guerre en Irak à sa promesse d’une nouvelle alliance avec la Chine et la Russie. Cette conception des relations internationales serait un coup de barre majeur. Basé à New York, Trump n’est pas un républicain traditionnel, n’étant ni issu de la droite religieuse, ni des défenseurs d’un impérialisme humanitaire et militaire, ni de l’aile libertarienne.

La fracture américaine

Aux États-Unis, les 10 % les plus riches contrôlent plus de 70 % de la richesse, tandis que, selon l’agence Associated Press, 80% de la population américaine vit dans une situation précaire, c’est-à-dire pauvre ou en voie de le devenir. Le libre-échange y est pour beaucoup. Il aura bien souvent eu chômage, délocalisations, misère et désindustrialisation en guise de résultats. Cela n’est pas particulièrement récent et avait déjà commencé avec l’ALÉNA, alors que les industries du sud des États-Unis avaient rapidement délocalisé leurs activités vers le Mexique. Trump, comme Bernie Sanders avant lui, rejette le Partenariat transpacifique (PTP). Trump propose aussi carrément de renégocier l’ALÉNA. Le candidat républicain pourfend la mondialisation économique, responsable selon lui de la fermeture de 60 000 usines dans les quinze dernières années.

À l’ère du capitalisme financiarisé, débridé et spéculatif, une transaction de plusieurs milliards de dollars se règle en un clic sur Internet, alors que des milliers d’emplois peuvent être jetés aux orties en une saute d’humeur des responsables de grands fonds actionnariaux. La réalité est troublante : trois des quatre banques ayant été sauvées de la faillite par l’État américain lors de la crise de 2007-2008 sont aujourd’hui plus imposantes qu’elles ne l’étaient à l’époque. La faillite de ces institutions entraînerait automatiquement la chute de l’économie mondiale. On sait que les milieux financiers et bancaires soutiennent allègrement, par leurs généreux dons, la candidature d’Hillary Clinton. Lors des primaires démocrates, Le richissime Michael Bloomberg a d’ailleurs attendu d’avoir l’assurance morale qu’elle était bien la candidate désignée –plutôt que Bernie Sanders- avant de renoncer à briguer la présidence à titre d’indépendant. Aurait-elle perdu la course à la nomination qu’il aurait sans doute été la carte jouée par les intérêts financiers et bancaires. Si les requins se mangent parfois entre eux, ils se découvrent aussi un sens inusité de la solidarité quand le système est menacé.

Trump, quant à lui, propose d’augmenter les impôts des fonds spéculatifs, de même que ceux des mieux nantis. Il prône également le retour de la loi Glass-Steagall, qui avait été abolie par l’administration Clinton, séparant les activités bancaires de façon à empêcher que les investissements risqués puissent mettre en danger les avoirs des petits épargnants. Le gros bon sens, en somme, bien que les idées de Trump ne soient pas aussi complètes sur ces questions que celles de Sanders. Sa volonté de baisser les charges fiscales aux grosses entreprises vient aussi largement atténuer la solidité de son programme en la matière.

Un débat mondial recadré

Il m’est très difficile de souhaiter une victoire de Trump en dépit de ses quelques propositions audacieuses, et ce, pour trois raisons.

La première se rapporte aux aspects les plus médiatisés du personnage : son narcissisme, sa grossièreté, et bien entendu un certain nombre d’idées loufoques et même dangereuses.

La seconde, c’est qu’il y a de très bonnes chances qu’une institution permanente du jeu politique américain comme le Parti républicain n’en vienne jamais à maintenir la moitié des positions mentionnées ci-haut. Celles-ci n’auraient été au final que des tactiques électorales, rappelant un certain « Yes we can »…

La troisième, c’est que le personnage n’aura peut-être ni l’envergure ni la vision nécessaire pour assumer le recadrage du débat mondial qu’il représente. Je parierais d’ailleurs qu’il le représente malgré lui, sa pensée politique ne semblant pas être particulièrement développée. Mais, une chose demeure : le clivage politique dépasse désormais celui –illusoire- des étiquettes de la « gauche » et de la « droite », opposant plutôt des intérêts économiques apatrides à des peuples aux conditions de plus en plus précaires.

Il est fort dommage que cette nécessaire opposition politique à la mondialisation s’incarne dans un personnage tel que Donald Trump alors qu’elle aurait besoin de porte-paroles beaucoup plus solides.

Simon-Pierre Savard-Tremblay

Via Le Journal de Montréal