Option nationale a cinq ans

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Les membres d’Option nationale fêteront ce soir leur cinquième anniversaire au théâtre La Tulipe. Comme tout parti indépendantiste, le succès d’ON se mesurera à la brièveté de son existence. À cinq ans, on ne peut guère accuser la formation d’être un « vieux parti », terme utilisé parfois de manière méprisante pour être conforme aux clichés d’époque, voulant que tout ce qui est ancien soit périmé et que tout ce qui est neuf soit forcément attrayant. Et pourtant, il s’est passé bien des choses pendant ces cinq années. Deux changements de gouvernement se sont opérés à Québec, tandis que le Canada est passé aux mains des libéraux.

Au moment de quitter le caucus du Parti québécois, qui formait alors l’Opposition officielle à l’Assemblée nationale  et qui était dirigé par Pauline Marois, le député de Nicolet-Yamaska, Jean-Martin Aussant, emboîtait le pas à trois ténors du mouvement souverainiste qui venaient de quitter, la veille, le PQ. Louise Beaudoin, Pierre Curzi et Lisette Lapointe avaient dénoncé l’air irrespirable qui empoisonnait selon eux l’atmosphère. Aussant, lui, quittait en pointant du doigt le manque de sérieux du PQ quant à son option fondamentale. L’indépendance du Québec serait l’objectif central de son nouveau parti. Avant de s’arrêter sur « Option nationale », Aussant avait d’abord tenté d’enregistrer légalement celui d’Option Québec, reprenant le titre du manifeste de René Lévesque, manière directe d’incarner un véritable retour aux sources : le nouveau parti serait comme le mouvement souverainiste à ses origines, c’est-à-dire avant de s’être égaré sur les sentiers de l’électoralisme.

Puis, le 4 septembre 2012, ON allait affronter son premier test électoral. Les principaux espoirs des militants onistes reposaient sur la réélection de Jean-Martin Aussant dans sa circonscription. Pari perdu. S’il est toujours ardu d’opérer des calculs de transferts de votes, force est d’admettre qu’ON avait cependant su contribuer à faire la différence entre un gouvernement majoritaire du PQ et un gouvernement minoritaire de ce même parti. Aussant se retrouvait néanmoins privé de représentation parlementaire dans un contexte où le PQ devait se contenter d’une position extrêmement fragile. On pouvait alors se dire que les souverainistes étaient perdants sur toute la ligne, étant privés d’une majorité parlementaire péquiste et de la présence à l’Assemblée nationale du convaincant chef d’ON.

ON n’était toutefois pas morte. Quelques mois plus tard, Jacques Parizeau lui-même se rendait au congrès du parti pour lui apporter sa bénédiction, en contexte de gouvernement minoritaire péquiste qui peinait à décoller. En juin 2013, la démission de Jean-Martin Aussant pour des raisons familiales a surpris et déçu. Plusieurs lui en veulent d’ailleurs toujours aujourd’hui. Il est impossible de savoir ce qui serait arrivé si Aussant était resté à la tête d’ON. Son élection comme député aurait à coup sûr été très difficile. Quoi qu’il en soit, la principale réussite de Jean-Martin Aussant est d’avoir su intéresser des milliers des jeunes à l’indépendance du Québec. Le phénomène était impressionnant. Aussant savait captiver ses auditoires en s’adressant à leur intellect plutôt qu’à leurs émotions. On me rétorquera ici que la force de frappe de JMA touchait  principalement, voire exclusivement, les campus universitaires. Ce n’est pas faux, mais cela n’empêche pas qu’il s’agit d’un fait d’arme majeur que d’avoir su faire le plein d’une clientèle qui, un an avant l’existence d’ON, avait délaissé massivement le Bloc québécois au profit du très canadian Nouveau parti démocratique.

Sous son actuel chef, Sol Zanetti, Option nationale ne ressemble guère à ce que le parti était sous JMA. Ses actuels militants sont de véritables indépendantistes, alors qu’ON ne bénéficie plus de l’effet de mode dont elle jouissait au départ. Force est d’admettre que bien des jeunes branchés se sont réclamés d’ON lorsque cela offrait une plus-value en contexte d’événement mondain. Ce n’est plus le cas, alors que l’image de marque « bon chic bon genre » d’ON s’est envolée. Ceux qui y militent le font assurément pour les bonnes raisons, avec sincérité et énergie.

Si ON a certes su contribué à décomplexer le discours sur l’indépendance, et on pensera à la diffusion du Livre qui fait dire Oui, il faut aussi saluer le fait que le parti soulève des questions pertinentes sur la manière d’y arriver. Plusieurs propositions ont été mises sur la table et discutées. Si celles-ci sembleront coupées du réel et réservées à la planète indépendantiste selon le regard de l’observateur apolitique, elles n’en demeurent pas moins d’importance centrale si elles en venaient à être appliquées : actes d’États, assemblée constituante avec mandat, rapatriements des lois, des impôts et des traités, etc. Au-delà de son programme en matière d’indépendance, ON a le mérite de tenter de défricher certains terrains qui le sont trop peu. J’ose espérer que des propositions onistes comme la gratuité scolaire ou la nationalisation des ressources naturelles sauront faire leur bout de chemin pour devenir des réalités. Pour le moment, cela ne semble pas évident de par l’état de la classe moyenne au Québec. Je reprendrai ici ces mots du professeur Gilles Gagné au sujet de cette « pédagogie du courage » :

« Ainsi, quand les banquiers, les armées et les idéologues du capital se jettent à la tête d’un État dissident […] on voit disparaître des emplois qualifiés, des revenus fiscaux, des services publics et des sociétés d’État, et cela, jusqu’à ce que l’unité politique du « milieu de la société » disparaisse avec ce milieu lui-même.  Il est donc heureux qu’Option nationale ait mis au point la formule du courage, étant donné que c’est justement la première chose que la classe moyenne risque de perdre. Cette classe peut être idéaliste et généreuse mais elle est naturellement portée à la prudence, une vertu qui a le défaut de pouvoir se retourner brutalement en « chacun pour soi ». S’il est clair que les travailleurs instruits devront fournir à l’indépendance aussi bien ses troupes que sa direction, surtout dans une société colonisée où les élites ont régulièrement fait de l’appel au peuple le moyen d’améliorer leur propre statut, il est clair aussi qu’ils ne pourront mener la barque à leur guise que s’ils préservent leur propre unité d’action en l’élargissant à ceux qui aspirent encore au plaisir d’être utiles à la vie collective par un travail décent. »

Pour finir, je vous confesserai n’avoir jamais voté, milité ou été membre d’Option nationale. Ce parti a assurément bien des défauts. Le parti est, par exemple, plutôt faible sur la question identitaire. Mais cela n’empêche pas de reconnaître les vertus indéniables de cette petite formation pleine de dynamisme. Il y a quelques années, alors que je militais pour le Parti québécois tout en partageant beaucoup de positions d’Option nationale, je me plaisais à dire que j’appuyais tout de ce parti, sauf son existence. Bien que je ne crois toujours pas aux vertus de la division des effectifs, j’admets avoir alors été trop sévère : la constitution de ce véhicule aura certainement donné à ce groupe de militants aux convictions d’acier une visibilité qu’ils n’auraient pas eu autrement. L’histoire de l’indépendantisme québécois retiendra certainement les membres d’Option nationale comme ayant bravé une époque de désillusions.

Simon-Pierre Savard-Tremblay

Via Le Journal de Montréal