Le Québec est-il devenu un État fantoche?

Vous trouvez la situation politique québécoise déprimante ? Ce n’est pas la lecture de L’État succursale, le plus récent essai de Simon-Pierre Savard-Tremblay (SPST), qui vous fera changer d’idée. Le sociologue y affirme, en effet, que le Québec est « en déclin », qu’il se comporte, depuis l’échec référendaire de 1995, « en comptoir de service à la clientèle » et qu’il est devenu exsangue en acceptant d’abandonner sa distinction pour mieux « favoriser sa normalisation nord-américaine » dans la logique de la mondialisation néolibérale.

 

Le citoyen lambda risque de trouver plutôt ardue la lecture de L’État succursale. Cet essai ambitieux, qui entend démontrer que le Québec d’aujourd’hui a renié ses « idéaux d’affirmation » en rompant « avec la culture politique de la Révolution tranquille », se veut du même souffle une critique de « la dynamique de la mondialisation », qui nie le débat démocratique en « [dépolitisant] les États pour en confier des pans entiers à des commissions d’experts, à des instances supranationales ou à l’entreprise privée ». Le Québec, évidemment, n’échappe pas à cette logique, comme le montre son renoncement « à l’exercice de sa souveraineté, déjà passablement limitée par le cadre provincial ». Exigeante, la réflexion de SPST n’en demeure pas moins très éclairante.

 

La compétitivité au prix de la souveraineté

 

Le Québec de la Révolution tranquille, explique le sociologue, était animé par un sens de son « destin national » qui stimulait sa volonté de modernisation à partir de ses « propres références ». La défaite référendaire de 1980 vient briser son élan, permet au gouvernement fédéral d’imposer une Constitution qui « provincialise » plus que jamais le Québec et coïncide avec la montée en puissance des idées néolibérales.

 

Ces dernières chantent les vertus de la compétitivité, qui exige l’ouverture des frontières et la réduction des coûts de production, parlent de « gouvernance » pour faire comprendre que le politique doit désormais se résumer à des considérations techniques et affirment sans gêne que le rôle de l’État est de se mettre au service des entreprises. Les élus, dans ce contexte, n’incarnent plus des conceptions diverses de la société, mais ne deviennent que « des gérants de vraies affaires », c’est-à-dire des facilitateurs techniques inféodés à une « overclass » capitaliste dénationalisée.

 

Au Canada, ajoute SPST, la source de la compétitivité, c’est-à-dire l’avantage concurrentiel, se trouve dans l’exploitation des ressources naturelles, notamment le pétrole. Or, en 2016, « la stratégie pétrolière du Canada passe désormais par le Québec » (oléoduc Énergie Est, transport par bateau sur le fleuve Saint-Laurent ou par train, à Lac-Mégantic, par exemple). Ce dernier, qui « n’a aucune juridiction sur les voies fluviales, maritimes, ferroviaires ou aériennes qui traversent son territoire si elles ne s’y trouvent pas exclusivement », voit ses dirigeants actuels consentir à cette inféodation.

 

Le Québec désarmé par ses élites

 

Il faut dire, note SPST, que l’idéologie néolibérale de la compétitivité règne depuis longtemps dans les officines gouvernementales à Québec, si bien qu’on peut affirmer que, « depuis des décennies, les électeurs québécois sont essentiellement appelés à faire leur choix entre différentes équipes de gérants qualifiés pour s’occuper de l’État comme d’une entreprise ».

 

SPST montre que, du gouvernement Bourassa de 1985 au gouvernement Couillard d’aujourd’hui, en passant par les gouvernements Bouchard et Charest, l’entreprise de normalisation néolibérale du Québec bat son plein : déréglementations, privatisations, imposition des PPP, sociétés d’État livrées à des conseils d’administration dominés par des acteurs provenant du privé et transformation d’Hydro-Québec et de la Caisse de dépôt et placement du Québec, naguère considérées comme des outils pour le « développement structurant du Québec », en machines à rendement optimal.

 

L’État ne gouverne plus des hommes, conclut le sociologue ; il forme de la main-d’oeuvre dans ses écoles et universités et administre des choses, d’autant plus que les compagnies transnationales lui imposent leurs lois et que les traités de libre-échange, d’abord promus, au Québec, par le duo Parizeau-Landry et négociés en secret par des experts qui se permettent de faire la leçon aux peuples réfractaires (qu’on pense aux Wallons), les enferment dans des cadres réglementaires.

 

Instance démocratique par excellence, « l’État-nation est exsangue ». Sa déroute, explique SPST, entraîne la naissance d’« utopies compensatoires » — l’illusion du libre marché garant de la liberté individuelle, la chimère des cités-États moteurs du progrès, le gauchisme diversitaire dénationalisé, qui a troqué la cause du peuple contre la promotion des toilettes transgenres et des cafétérias végétaliennes au grand bonheur des capitalistes, ou le juridisme militant — qui aggravent le problème démocratique, en dépouillant encore plus l’État-nation de ses prérogatives et en fragmentant la société.

 

« Le problème de notre époque, conclut SPST, n’est pas l’État, mais son détournement », au nom de l’idéologie globalitaire. Aussi, la résistance démocratique québécoise, aujourd’hui, passe par « la démondialisation, la revalorisation de l’État-nation et la souveraineté ». Ce remarquable essai, qu’on se le dise, n’est pas pour les petites natures.

 

 

Louis Cornellier

Via Le Devoir